29 novembre 2016

Camille Claudel incarnée par les patients

Le CH Dinan / Saint-Brieuc s’est lancé dans une belle aventure : la réalisation d’un long-métrage sur Camille Claudel, intitulé « D’une folie l’autre », avec la participation de patients et de soignants.

Il est 9h30, à la cafétéria thérapeutique du centre hospitalier psychiatrique de la Fondation Saint Jean de Dieu de Dinan. Les usagers arrivent les uns après les autres, certains pressés de commencer l’atelier, d’autres ayant besoin de se remettre dans le bain d’une semaine sur l’autre avant de vivre pleinement l’atelier du jour : « faire du cinéma » ! On y retrouve principalement des patients hospitalisés à plein temps dans l’établissement. Pour les accompagner dans l’atelier, le réalisateur Gilles Blanchard (auteur notamment du film Tête d’Or, en 2006, tourné dans un centre pénitentiaire avec des détenus), et Susanna Bardsley, l’art-thérapeute. Au total, ce sont près de 30 patients qui sont impliqués dans le projet, commencé il y a plus d’un an.

Ce jour-là, comme tous les jeudis matin, Sandrine, Sabrina, Eric et leurs compagnons commencent la journée autour d’un café. De sa voix douce et posée, Susanna rappelle l’objet de l’atelier, « pour ceux dont la mémoire fait défaut d’une séance à l’autre. » Puis, après un temps de partage où chacun exprime ce que lui apporte ces ateliers, la petite équipe se dirige dans la salle d’animation où Susanna et Gilles vont travailler, pendant 90 minutes, « sur les outils dont l’acteur dispose pour jouer : corps, respiration, voix, imaginaire… et ensuite sur la structure de l’interprétation pour expérimenter le jeu de l’acteur. »

Autour de la réalisation du long-métrage, se sont greffés, petit à petit, d'autres ateliers, permettant aux patients de garder un lien régulier avec le projet, avec des retentissements thérapeutiques importants. Dessins à partir d'œuvres de Camille Claudel, écriture, théâtre, ... tout est bon pour l'art thérapeute pour servir le projet de soin. Ainsi, par exemple, à partir d’une œuvre d’art de Camille Claudel, chacun peut exprimer un ressenti, prendre une pose, prononcer un mot : l’intériorité de l’œuvre éprouvée par son modèle surgit alors. « Nous rencontrons les œuvres de Camille Claudel par le corps, l’émotion et la parole », souligne Gilles Blanchard.

Peintre et sculptrice de renom, Camille Claudel (1864-1943) est longtemps restée dans l’ombre de son frère, l’écrivain Paul Claudel, et de son compagnon Auguste Rodin.  Elle-même internée en hôpital psychiatrique pendant les 30 dernières années de sa vie, Camille Claudel n'en est pas moins une grande artiste longtemps oubliée et aujourd'hui peu à peu réhabilitée à sa juste valeur.

Pour Susanna, il est étonnant de constater « à quel point l'œuvre de Camille Claudel touche humainement tous ceux qui participent aux ateliers, que l'on soit patient ou soignant. On finit vraiment par ressentir une sorte de familiarité avec l'artiste. D'ailleurs, il est intéressant de noter que certains patients, qui ne se souviennent de rien d'un atelier à l'autre, retrouvent une sorte de trace corporelle dans l'œuvre. » Ce que confirme Sandrine, une des patientes les plus assidues, pour qui ces ateliers « donnent envie de vivre encore. Camille Claudel a fait beaucoup de sculptures et j'aime bien car elles sont vivantes. »

Un atelier est particulièrement fort dans le domaine de la thérapie : le travail sur modèle. Comment les autres me regardent ? Comment maintenir une pose pendant un temps imparti ? Comment regarder l'autre ? « Il est d'ailleurs intéressant de noter combien le regard du patient sur le soignant (et inversement) change dans ces ateliers, reconnaît l’art thérapeute. C'est un sas important dans la vie institutionnelle, une ressource très importante. Ça permet de cadrer l'émotion, de s'exprimer. »

Après une année d’ateliers, les premiers court-métrages ont été tournés en juin dernier au sein de l’établissement. Prochaine étape, tournage du long-métrage en février 2017.

Pose à partir d'une oeuvre de Camille Claudel